« À quoi sert la philosophie ? » Cette phrase, ou plutôt cette question, je l’ai entendue de nombreuses fois, et pas seulement dans la bouche néophyte des élèves de terminale que j’ai croisés dans mon parcours d’enseignante. En fait, ce problème, celui de des avantages et de l’utilité du savoir, tous les professeurs l’entendent à un moment donné. À quoi servent les mathématiques ? L’Histoire-géographie ? Le sport ? Il n’y a peut-être que le Français ou l’Anglais qui échappent à cette injonction utilitariste, car des langues, nous en avons toujours besoin, nous autres mortels et êtres de communication. Il y a belle lurette que le concept d’apprendre pour le plaisir d’apprendre n’existe plus dans les écoles de France. Ce plaisir compte peut-être pour une minorité d’élèves, et il revient sans doute à l’âge adulte voire à l’âge de la retraite. Bien malheureux les individus qui ont toujours trouvé de la joie à lire, à se documenter, à regarder des reportages à la télévision par simple curiosité pour des sujets nouveaux ou qui nous passionnent. L’école et l’université sont devenues des pourvoyeuses de diplômes dont l’unique utilité est de nous permettre de 1° trouver une place sociale et une reconnaissance et 2° gagner de l’argent pour survivre. La culture en tant que tel, le savoir pour le savoir, comme « l’art pour l’art » de Théophile Gautier, n’est pas un principe émancipateur dans notre économie de la connaissance. Pourtant, on pourrait, comme Gautier dans la préface de Mademoiselle de Maupin en 1834, déclarer que « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. », et affirmer que le savoir comme l’art doit rester dans les limbes d’une pureté éthérée, échappant à toute manipulation technique.

A quoi sert le savoir ?

La curiosité, authentique trésor de la condition humaine, devrait demeurer éloignée des souillures des besoins matériels, des aléas du marché, des corruptions charnelles de la survie. L’argument de Gautier oublie bien évidemment toutes les merveilles esthétiques qu’a produit le génie de l’artisanat et on se demanderait pourquoi un objet utile ne pourrait pas être beau. Ainsi, à la question très classique d’un bac de philosophie de terminale L « L’art est-il utile ? », un candidat dialecticien répondrait avec malice que l’utilité de l’art se trouve précisément dans son inutilité. Et au sujet « Le savoir est-il utile ? », on pourrait discuté que c’est ce qui nous rend libres, mais ce serait très politiquement correct ; ou alors raisonner que le savoir est ce qui nous rend sages, mais là on passerait pour des illuminés.

La critique principale d’une certaine forme d’utilitarisme de la culture et de la philosophie est donc quasiment morale : pour que le savoir reste dans sa pureté essentielle, il doit être inutile mais non pas vain, car l’utilité ramène les choses du monde au matériel, au corps, à la survie, et dans notre système néolibéral, à la volonté d’accumuler, de dépenser, de prendre de la nature qui nous est pourtant donné gratuitement et généreusement. Se servir du savoir et de la philosophie est donc une faute, c’est vendre son âme au diable, en l’occurrence au marché. Pour conserver sa dignité, le savoir doit rester dans les limbes du monde humain et, par conséquent, être peu accessible. Mais que l’on ne se méprenne pas : la philosophie demeure, dans la représentation commune, une discipline élitiste, car jongler avec des concepts est un art aussi rude que celui de la musique ou des mathématiques.

Un discours mais surtout une pratique

Mais, il me semble, l’erreur première (mais qui est plutôt récente dans l’histoire de la pensée européenne), est de limiter la philosophie au discours théorique qu’elle est devenue, à cette jonglerie de concepts à laquelle certains sont experts, mais qui oublie totalement l’aspect pratique, voire résolument pragmatique de la discipline. La philosophie est un exposé sur le monde, une Weltanschauung, une vision du monde, mais elle n’est pas que cela : c’est aussi un art de vie, une pratique quotidienne, une incarnation par un sage de ce discours-là. C’est du moins ainsi qu’elle était enseignée durant l’Antiquité et qu’elle a continué à l’être, après la main mise idéologique des religions monothéistes, dans des courants souterrains d’une philosophie moins académique. Faire de la philosophie ce n’est pas uniquement écrire des essais épais aux notes de pages de pages plus abondantes que le texte lui-même ; être philosophe ce n’est pas forcément aller sur les plateaux de télévision pour défendre un ouvrage qui n’est qu’un énième commentaire d’un savoir presque momifié ; être philosophe c’est vivre selon ses principes qui se fondent bien sur des concepts, des représentations, une théorie du monde, mais qui sont avant tout des moyens pour essayer de vivre une vie heureuse, une vie bonne, tant individuellement que collectivement. Épictète, Épicure, Pyrrhus, Socrate, Platon, Aristote étaient nommés « philosophes » parce qu’ils mettaient en pratique, au quotidien, leurs idées et leurs concepts.

Bustes des Philosophes de l'Antiquité

Bustes des Philosophes de l’Antiquité (pixabay.com)

Dans cette optique, la philosophie à toute sa place dans tous les espaces de la Cité, car elle s’adresse à tout le monde : à l’élève de terminale, à l’enfant de plus en plus dans les écoles, aux habitants dans les cafés philo, aux curieux par les livres et les conférences, mais aussi pourquoi pas à l’élu, au chef d’entreprise, au porteur de projet, au militant, au bénévole. La philo, par les questionnements, le doute intégral qu’elle prône, le dialogue qu’elle tente d’instaurer dans le Logos, nous arrache de nos croyances, de nos représentations, et nous permet de construire une pensée qui pourra, si nous savons agir, se transformer en un nouveau monde. Car le monde est créé par les idées et les mots des Hommes.

Une thérapeutique

Le savoir est ce qui écarte les voiles de l’ignorance, de la superstition, des croyances et ce aussi qui nous guérit de notre idiotie primitive. Une des faces de cet usage philosophique est son caractère thérapeutique. La philosophie est une médecine, qui ne soigne pas les âmes comme on aimerait le présumer, mais qui traite notre ignorance, nos superstitions et nos arguments mal ficelés. Le premier remède est, quand on pratique la philosophie, de se rendre compte que l’on n’est pas seul au monde à souffrir, à se questionner, à ne pas savoir faire comment vivre. Elle nous permet de rentrer en contact avec des êtres humains qui ont déjà expérimenté et pensé nos propres maux et rien de tel que de se trouver des amis, mêmes morts depuis des millénaires, qui nous expliquent que ce que nous vivons est foncièrement naturel et « normal ». La guérison vient de la compréhension du monde et de nos états d’esprit, de ce qui se passe en nous et de ce qui se trame autour de nous. C’est pour cela qu’Épicure, en introduction de sa Lettre à Ménecée, exhorte les jeunes gens à philosopher le plus tôt possible, pour rester le moins longtemps possible dans les affres des questions, des pourquoi qui sourdent à l’aube de l’âge adulte. Plus tard, quand on a davantage étudié la philosophie, on peut l’incarner, dans sa vie, s’y convertir même en choisissant telle ou telle École. Elle a apaisé nos blessures, nos échecs, nos peurs et mis du baume sur nos réussites : c’est la sagesse qui point, celle qui vient avec l’âge et l’expérience. Épicure nous le dit encore : il n’est jamais trop tard pour philosopher, c’est-à-dire pour garantir la santé de son esprit et la conduite d’une vie heureuse.

Attention, cette thérapie n’est pas comparable à celle que propose par exemple la psychanalyse ou la psychiatrie, et la philosophie ne soigne pas les névroses ou les états pathologiques. D’ailleurs, philosophie et psychanalyse s’opposent : la première intervient au moment présent pour nous ouvrir à un avenir et nous « former » à penser, tandis que la seconde cherche à expliquer nos souffrances actuelles en remontant un passé qu’il faudrait panser. Pratiquer la philosophie c’est intensifier sa vie, en intégrant dans son existence particulière l’universalité du monde et de l’humanité.

La philosophie en entreprise : pour quoi faire ?

Alors, pourquoi et comment faire entrer la philosophie dans les organisations, les associations, les entreprises ? Est-ce seulement un effet de mode ? Il existe de nombreux coaches d’entreprise ou de coaches de vie qui présentent des outils, des techniques, des méthodes pour aller mieux, s’épanouir au travail, etc. Il existe également de maints consultants, des facilitateurs qui proposent des services d’accompagnement au changement. Mais ils oublient qu’avant de se demander ce qu’il faut faire pour améliorer le travail d’équipe, gagner du temps sur les process, organiser une gouvernance bienveillante, il faut d’abord se poser des questions sur ce que l’on vit ensemble, sur la mission réalisée, sur les valeurs partagées, sur le sens donné à l’action menée. En fait, les entreprises sont des constructions humaines, qui créent aujourd’hui bien plus de liens que tout autre type d’organisation, même et surtout politique. Les questions que pose la philosophie peuvent être de formidables ressources pour inventer l’entreprise de demain. Les sujets universels de la philosophie touchent à la vie professionnelle, qui, il faut bien le dire, est devenue une part très (trop ?) importante de nos vies. « Peut-on être heureux au travail ? » « Se tromper est-ce une faute ? » « Désirer gagner de l’argent est-ce éthique ? » « Comment faire des différences un atout pour une entreprise ? » « Quelle est la place du spirituel dans la vie professionnelle ? » « Le pouvoir corrompt-il forcément ? » « Qui doit fixer les règles d’une organisation ? » Les mots aussi peuvent être réinterrogés, ceux que l’on utilise pour créer, pour agir. Beaucoup de collectifs parlent d’éthique, de partage, de solidarité, de coopération. Mais qu’est-ce que chacun place comme représentations, comme croyances derrière ces mots ? On se rend compte que souvent nos conceptions ne sont pas les mêmes, et ce n’est pas un problème. Mais cela le devient quand il s’agit de travailler ensemble autour d’un projet dont les fondements sont par exemple la solidarité. Comment également l’entreprise ou l’association incarne réellement ces valeurs ? On en revient aux philosophes de l’Antiquité : la philosophie est à la fois un discours mais aussi et surtout une pratique, qui permet de cerner les contours d’une organisation pour ensuite tenter de les faire vivre au quotidien.

Fresque du Vatican : les philosophes

Fresque du Vatican : les Philosophes (pixabay.com)

Les deux outils principaux de la philosophie que l’on peut utiliser dans une entreprise sont la conceptualisation et le dialogue. La conceptualisation est un travail plus approfondi qu’une définition, car elle vise à rendre clair et efficace pour tous une idée, un mot. C’est un ouvrage qui demande de la patience, qui peut tout à fait être co-construit et qui peut s’appuyer sur les références des penseurs actuels ou du passé. Il faut pouvoir apprendre de l’histoire de la philosophie pour arriver à s’en démarquer et réussir à créer les idées du monde de demain.
L’autre outil est le dialogue ou maïeutique, qui veut dire accouchement. Le dialogue n’est pas une simple discussion ou une conversation. Il se nourrit du doute, des questionnements et surtout des contradictions portées par les participants. Il faut pouvoir l’animer avec bienveillance et que chacun puisse y parler librement et écouter les autres avec attention. C’est un espace qui permet de se connaître soi-même, et de connaître autrui. En déposant sa parole et en entendant celles des autres, on peut alors comprendre ce que l’on pense, pourquoi on le pense de cette façon et ne plus rester figé sur des positions et des représentations qui parfois, au sein d’une équipe de travail, peut freiner la collaboration.

La philosophie dans les organisations apporte donc une réflexion sur le sens, le sens de ce qui est fait ensemble. Cela peut permettre aux dirigeants et aux managers de prendre du temps pour poser les bases d’une future stratégie, en interrogeant les fondements originaux (dans le sens de premiers et de singuliers) de leurs structures. Elle peut également apporter de l’agilité dans les groupes, en favorisant les échanges par la compréhension de ce qu’est l’équipe ; créer un langage commun, une sémantique propre au collectif ou au projet qui va se mettre en place pour fluidifier la coopération. En un mot, être plus efficient.


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